«Voyage au bout de l’enfance», de Makenzy Orcel, est la première chronique que nous publions, témoignage de la première résidence en avril 2011.

Ça a commencé un 1 avril dans une petite maison à Port-Salut, un petit paradis situé à 226 km de Port-au-Prince, cette blessure béante, où flotte des tentes au-dessus des têtes recroquevillées dans leur désespoir et leur honte, où le palais danse sur le même pied depuis bientôt deux ans, et les ONG pataugeant dans leur fiction d’aides… une petite maison d’une étonnante vibration au milieu d’un beau jardin, avec des chambres qui portent toutes des noms de vents. Quand elle ne s’appelle pas Nordé elle s’appelle Harmattan, Sonde Miwa ou Brise de Mer. Avec une grande salle au milieu, comme une espèce de nombril interstellaire qui sert de points de ralliements aux passagers : Paolo Woods, Yanick Lahens, Marvin Victor, Makenzy Orcel, Christian Tortel, Jean-Pierre Magnaudet.

© Paolo Woods

Une éternité qui allait durer quatre jours. Quatre jours à contaminer positivement la ville en vrais titans de l’imaginaire, à changer les questions de place comme pour bouleverser l’ordre des choses, à regarder avec les yeux du futur toutes les potentialités dont dispose un pays comme Haïti pour pouvoir le mettre sur les rails, à se positionner en écrivains par rapport à la question « que peut la littérature ? »  Ce serait bête de la part des écrivains s’ils pensent qu’ils peuvent changer quelque chose avec leurs écrits, mais ce serait encore plus bête de dire que la littérature ne sert à rien.

Port-Salut. Deux mots aux couleurs de voyages et de lumières. Deux mots aux paysages verdoyants, aux champs de cocotiers à perte de vue, aux plages de rêves comme on n’en a jamais vu, aux enfants à qui il faut dire qu’ils sont beaux, qu’ils peuvent devenir des femmes et des hommes puissants s’ils le veulent, parce qu’ils ne le savent peut-être pas, parce qu’il n’y a personne pour le leur dire. Enfin deux mots remplis de chants d’oiseaux, d’évasions et d’éternités.

Voilà où je suis quand je suis à Port-Salut : dans un autre temps

Je me souviens plus du nom de ce grand malin qui a écrit ce magnifique vers disant qu’il faut naitre avec le chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse. Si la poésie fusionne le temps et l’espace, mais son lieu est celui de ce chaos, celui de l’enfance, parce qu’on écrit aussi et surtout de là.

Pendant tout le déroulement de cette résidence inaugurée par le comité des passagers des vents dont l’écrivain James Noel est le maître d’œuvre, l’enfance était au rendez-vous dans sa plus simple expression : j’ai souvenance du marchand de chapeaux qui avait tout bonnement laissé ce dernier partir avec ses chapeaux avec la garantie d’être payé lorsqu’il en aura ramené d’autres. Il devait passer récupérer son argent quelque part dans le quartier, chez un certain Miche Monnin, l’auteur du roman Manes Descollines récompensé par le prix littéraire Henry Deschamps, qu’il trouvera sûrement parce qu’il est très connu dans la zone pour ses actions civiques et sociales. L’acheteur, un homme aux poings chauffés à blanc, aux cheveux tirés vers le ciel comme un musicien de rock que ce marchand de chapeaux avait sans doute rencontré pour la première fois. J’ai aussi souvenance des rires d’aube de Yanick Lahens lors qu’elle s’était faite rabrouer par une de ces vagues spécialité Pointe-Sable, de la somme de Christian Tortel adossé à ce petit bateau de pêche, son képi légèrement enfoncé, les tresses de Marvin Victor qui auraient bien servi à tirer ce petit bateau en mer et envoyer le journaliste de France-Télévision balader sur l’immense route salée, s’il se tenait en place, ce petit garçon qui ne peut pas dormir seul pour des raisons qu’on ne peut citer dans un article, de l’œil espion de l’appareil de Paolo Woods qui fige tout, sauf la fameuse chute du cheval…

4 avril. Date du retour. On voudrait rester encore un petit peu, ou toute la vie si possible. C’est ce que j’ai pu lire dans les yeux de Christian à l’heure du départ, en montant dans la voiture. Sur le chemin, moi et Gaby, un jeune homme assez sympathique dont James prétend être le frère, on perdait notre temps à commenter, à se demander comme de vrais gamins qui sera le prochain président ou la prochaine présidente de la première république nègre. Sur la banquette arrière il y avait Anne, la plus grande cuisinière du monde, que je remercie au nom de tous les passagers, de plus en plus sereine, plongée dans ses profondes pensées d’octogénaire. Président ou présidente, elle n’avait rien à cirer, elle. Comme si pour elle toute cette histoire se passait sur une autre planète.

Makenzy Orcel

Port-au-Prince, le 9 avril

Lettre de Port-Salut

(chambre : brise de mer)

Une fois arrivés aux portes de la ville, comme prévu, vu que je ne savais pas où se trouvait la maison des Passagers des Vents, j’ai attrapé mon téléphone mobile pour appeler James qui, sans doute occupé avec les premiers résidents, a laissé à une voix inconnue le soin de me répondre, une voix dans laquelle, étrangement, j’ai décelé une pointe de crainte mêlée de ces trémolos propres à celle des vieux marins ivres, et qui était longue à me donner les indications nécessaires après quoi Luu et moi avons emprunté une petite route de terre bordée d’herbes folles, laquelle était facile à trouver, ce qui m’a paru de bon augure, comme le fait d’ailleurs d’être accueilli chaleureusement par une femme, Pascale, au lieu de l’un des autres résidents : Makenzy, ou le photographe Paolo, bien qu’ils aient un magnifique sens de l’humour, et point de mauvais bougres ; un accueil qui a fait se lever en moi une joie qu’il ne m’avait pas été donné de sentir depuis des jours, en plus de la présence de Yanick qui, allongée dans un hamac, sous quelques grands arbres de la cour, lisait un livre dont le titre ne m’intéressait pas plus que son contenu, en regard du visage de sa lectrice où j’ai lu le verdict de mon goût des femmes mûres, —sachant que je ne te cherche pas en elles, maman, autrement dit une autre version de toi, et n’ai pas en horreur les jeunes filles, loin de là, bien que je les trouve bavardes, donc menteuses, en tout cas dépourvues de ce don pour le rêve et le silence qui rendrait à certaines femmes leur vrai visage — à telle enseigne que j’ai oublié sur le coup que Luu et moi venions de faire plus de cinq heures de route, à bord de son 4×4, slalomant entre les nids-de-poule et les dos-d’âne, ne m’étant même pas plaint d’ailleurs du décalage horaire suite à mon récent vol long courrier Paris-Pointe-à-Pitre-Port-au-Prince, ni de ma cuite de la veille, car toute route me mène non à toi, dans tes bras, mais dans tes entrailles.(Extrait)

Marvin Victor

Port-Salut

Résidence des Passagers des Vents

Je suis une cobaye comblée

(Texte à venir)

par Yanick Lahens

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :