Georges Castera © Francesco Gattoni

Cela fait exactement une semaine que Passagers des Vents (première structure de résidence en Haïti) reçoit quatre pensionnaires, autrement nommés les Passagers du nouvel an. En l’occurrence : Yahia Belaskri (Algérie-France), Julien Delmaire (France), Francesco Gattoni (Italie) et notre illustre Georges Castera (Haïti). Faisons un zoom sur l’image de ce dernier, puisqu’il s’agit du doyen de notre groupe et par ailleurs l’invité d’honneur du Festival Étonnants voyageurs qui se tiendra en Haïti du 1er au 4 février prochain. Le poète sera aussi l’invité de Livres en Folie, la plus grande foire du livre en Haïti. Profitant de cette escale en résidence de création à Port-Salut, les Passagers se nourrissent des mots de Georges au quotidien et s’abreuvent dans les paroles – sources de ce sorcier marxiste qui avoue ne pas aimer le hamac, par peur de perdre l’équilibre. La poésie de George est directe comme un coup de poing sonore que l’on reçoit d’un boxeur aux mains chargées de bagues. On croit voir mille lucioles jaillir d’une simple combinaison des mots de Castera. Ses métaphores lumineuses fusent et se diffusent dans l’imaginaire de trois langues, le créole, le français et l’espagnol.

Mais à la vérité, Georges n’en fait pas un commerce triangulaire, il est tout simplement locataire sédentaire d’un seul cosmos : les mots. L’encre est ma demeure est le titre de son anthologie personnelle publiée chez Actes Sud. C’est aussi le thème du Festival Étonnants voyageurs.

Valet de cœur des châteaux de cartes, Castera passe dangereusement les allumettes pour éclairer certains lecteurs et brille à la ronde dans un amour chamboule-tout : “Aime-moi comme une maison qui brûle.”

Découvrez des textes de Julien Delmaire (poète-slameur) et Yahia Belaskri (romancier-journaliste). Ces contributions sont éclairées magistralement par Francesco Gattoni, avec des photos prises sur le vif du visage de Castera.

James Noël

Georges Castera : l’enfance aux cheveux gris 

Georges Castera © Francesco Gattoni

Nos yeux se sont heurtés dans la plénitude d’un soleil à la renverse. Nos pupilles ont reflété le mystère commun. Voici l’homme aux sandales charnelles, l’ouvrier des usines de métaphores, l’éboueur des ravines, l’assassin sans victime. Georges Castera m’a souri sans cligner des lèvres avec la bienveillance d’un cyclone apprivoisé. Une œuvre qui chemine en sandale est une œuvre sûre, qui ne redoute ni la boue, ni la flamme. J’ai vu bouddha résoudre les équations de la mort devant une tasse de café pays et confondre le mensonge d’un revers de cuillère. Georges Castera a veillé sur mes nuits de sa présence de lampe crue, il a étranglé les coqs de l’enfer et au matin sa voix a dispersé les potences. Georges a épuisé tellement d’images, forniqué tant de diablesses à la syntaxe rouge, ses reins gardent trace de batailles homériques. Une lagune épouse son front. Je dis poète aiguise ta langue, fais tourner les cartouches du petit jour et tire a canon scie sur nos peurs. Georges Castera a les cheveux blancs, enfant-prophète que chaque femme accouche dans l’angoisse. Castera notre père-fils, poète sacré sans sacristie, samaritain aux poings serrés, que ta langue fusionne, que ta libido s’accomplisse, que ton sperme éclabousse les ruines, que ta faim s’affame encore, dans la blancheur nègre des silences.

Julien Delmaire

Georges Castera, éloge de la lenteur

Sans dos, dit-il. Pas invertébré. Juste une poitrine qui souffle l’espérance. De son pas tranquille et chancelant, il écoute les humeurs et les fureurs. De ses yeux il parcourt le monde et de ses lèvres impassibles, il entonne un chant muet.

Il ne se plaint guère, tranquille, même lorsque la terre faillit, ouvrant les béances. Comment l’aborder, lui le polyglotte qui a traîné ses rêves sous tous les cieux, semant les mots épars de son peuple, lui donnant voix? Comment faire parler un taiseux, armé de mémoire vive ? Ce n’est pas simple. Il faudra trouver. Et voilà qu’il est secoué d’un tremblement, ses épaules montent et descendent, c’est sa manière de rire. Alors il parle, doucement, lentement. En français bien évidemment, puis en Espagnol. Ah bon ? Oui, dix ans de vie dans ce pays, étudiant la médecine. Médecin il se projetait. Il l’est en fouillant les mots, creusant les interstices, appuyant sur les plaies. Enfin, il revient à sa langue maternelle, le créole, cette langue qu’il aime et qu’il promeut dans ses ouvrages. Je m’accroche, comprend peu, saisit le sens. Puis il se tait. Il faudra revenir à l’assaut de cette citadelle, à nouveau.

Un, deux, trois jours…, il prend ses marques, je m’installe et l’écoute : le créole, son obsession sans exclure la langue française, la poésie et son rôle, Cuba, l’Espagne et les souvenirs qu’il y a accumulé, les Etats-Unis d’Amérique, les Antilles françaises, la France et… l’Algérie ! Et comment évoque-t-il ce pays ? Par Kateb, pardi ! L’immense poète, celui revenu aux fossés où naquit (sa) misère. Et voilà le lien établi, tissé.

De son pas lent –il dit sans dos mais les genoux ne sont pas là ! A terre ? Absolument pas, debout ! Alors de son pas lent, il scrute son pays profond, attentif à ses blessures, à la beauté des ses montagnes pelées, ses collines verdoyantes, ses plages désertées. Avec la tendresse de son regard, il invente la bienveillance et suscite les élans des plus jeunes qui le croisent ou l’accostent.

Georges et la lenteur élevée au stade d’art de vivre. L’esprit reste vif, à l’affut, vigilant. Et les mots saignent sous sa plume. Alors, la lenteur et Georges? C’est un piège qu’il tend aux non avertis. Il est Castra, ainsi l’appelle-t-on en Haïti. Vous croyez qu’ils l’ont castré ? Que non ! M. Georges, de son pas lent, ne cesse de féconder sa terre, labourant et retournant ses entrailles sans cesse en éruption.

Yahia Belaskri

Divagation sur Georges Face à la mer

ou (le tombeau de Georges Castera)

Georges Castera © Francesco Gattoni

D’une démarche d’iguane portant des radars dans les yeux, le poète avance vers la mer, belle et cristalline lenteur qui place le temps dans son bain pour donner au vers un pied marin. Le poète va si lent sur les routes et si vite sur le papier qu’il en a des mots en laisse, de ceux-là qui n’arrêtent pas d’aboyer la nuit froissée de flétrissures. La tête plongée dans les vagues, c’est dans la mer finalement que le poète atteint sa vitesse de terrien. Croyez-moi, je vous donne mes mots, parole de mer sur blessure d’encre, le poète attire les poissons roses qui le regardent avec les yeux grands écarquillés. Les poissons roses, les poissons rouges dans l’aquarium naturel des yeux de Georges, les poissons se proposent en roses-rouges qui savent s’amener toutes seules dans les bras du poète qui les regardent la bouche ouverte comme accroché à  l’appât des poissons.

Il est vrai que la mer d’ici a des manies d’une femme qui crie après avoir perdu son trousseau de clefs, serait-ce une raison pour autant que les putains poissons roses, car , vous le savez, dans le royaume des poissons, ce sont les roses les putains, alors serait-ce une raison d’ouvrir à deux battants la fente de la mer au poète?

Regardant la scène de près, le photographe et voyeur Francesco Gattoni, frappé comme qui dirait de contagion, il dit : j’avoue préférer l’eau d’ici à l’au-delà.

James Noël

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